14.03.2008

Des puits où se perd la lumière

Les yeux sont des miroirs, pour refléter, et des puits où se perd la lumière. 

   Orhan Pamuk

                  Vu des sommets des premières montagnes qui l’empoignent, le désert de Sita évoque un vaste effondrement rocailleux, comme si autrefois s’était dressée là une colossale statue de pierre qui aurait chuté de son socle pour se briser en milliers d’éclats acérés, dispersés sur des kilomètres carrés de sable dur. Royaume exclusif des teintes et des dégradés beiges, marron, jaunes, règne impitoyable d’un soleil dévorant qui impose à cet anéantissement ses lois de feu et persécute les moindres velléités de vie, cette terre maudite brûle de souffrance, condamnée au rôle stérile de renvoyer vers les cieux, dans une ivresse de chaleur et de mirages, les rayons tranchants qui en tombent comme des lames.

 

                  L’unique espèce végétale à résister en nombre au soleil tout-puissant est une sorte de petit cactus ventru, presque noir, aux bras tordus et boudinés, dont la taille ne dépasse guère le mètre. S’il est hérissé de longues épines menaçantes sur toute sa longueur, ce moyen de défense s’avère en définitive peu efficace face à ses prédateurs principaux, assez fins pour se glisser entre les épines trop espacées jusqu’à sa chair tendre, blanche et nourrissante, et le dévorer sur pied. Le lent dépérissement de ce cactus rongé sous son armure constitue la base du maigre écosystème du désert. De surcroît, c’est entre ses racines, elles aussi entamées, que s’enterre pendant le jour torride tout un peuple furtif d’insectes, de reptiles et de rongeurs, qui n’attend que la relative tiédeur de la nuit pour s’embusquer en surface et s’entre-dévorer avec une violence inouïe.

 

 

Mais le plus étrange de ces êtres à demis inhumés se trouve sous les voûtes d’une grotte peu profonde, née des hasards des bouleversements géologiques, des renversements et empilements de rochers. Le désert cache là, comme un secret honteux, une faiblesse inavouable : un Homme.

L’aspect misérable de son corps lacéré par les arêtes des pierres, cuit et battu à chaud par le soleil, amaigri et noueux comme une branche de bois mort, contredit totalement la sérénité de ses attitudes et la quiétude de son visage. Il ne semble touché par rien, hors d’atteinte de toute douleur, spectateur de tout et de lui-même.

 

 

Cet Homme passe la plus grande partie de la journée assis en tailleur sur le sol, corps fixe dans l’ouverture de sa caverne, immobile sous des vêtements de poussière qu’aucun souffle ne vient emporter. Son dos est droit, son menton presque horizontal sous la barbe qui retombe ; ses yeux courent sur le désert comme si à chaque instant il portait un regard neuf sur la désolation chaotique et torturée qui se déroule devant lui jusqu’au crépuscule. Ensuite, la montée de la lune, énorme, proche, l’apparition d’étoiles blanches qui percent la trame de la nuit comme des bulles remontant à la surface de l’eau, les échos des éboulements amplifiés par le silence de la mort du jour et qui résonnent sur chaque rocher, les premières courses assourdies des milliers de pattes, pinces et carapaces qui émergent du sable, il perçoit tout cela dans son ensemble, depuis l’entrée de sa crevasse étroite où brûle en sifflant entre quatre pierres une racine sèche de cactus destinée à éloigner les envahisseurs nocturnes.

Il ne voit pas s’imprimer derrière lui, sur une paroi qui se penche, son ombre étendue et dansante.

La flamme sautille dans son petit foyer ; lui n’a d’yeux que pour le désert qu’il observe depuis l’aube avec une passion farouche et pure. Cette contemplation absolue, qui dure depuis si longtemps, ne le concerne plus personnellement ; il s’est oublié en chemin. Les quelques actes réels qu’il répète quotidiennement pour se maintenir en vie ne sont plus que des réflexes, dont il prend à peine conscience dans son âme. Par un singulier phénomène de mimétisme, il est devenu à son tour un élément du désert, aussi immobile qu’un rocher, ocre des pieds à la tête, silencieux et plongé dans le temps des pierres, le temps minéral.

 

 

L’Homme ne se déplace qu’une fois par jour, au lever du soleil, pour couper à l’aide d’une pierre tranchante une branche de cactus dont il boit d’abord la sève abondante, rafraîchie par la nuit, avant d’en mâcher longuement la chair molle et spongieuse. Ayant avalé la dernière bouchée, il place sous sa langue un petit caillou rond qui lui évitera de souffrir de la soif pendant la journée brûlante qui se précipite déjà à l’horizon. Ce rituel accompli, il va sans hésiter ramasser une branche sèche qu’il semble avoir repérée depuis longtemps et revient vers la grotte. Sur le chemin il se laisse aller à quelques besoins naturels, puis dépose le bras mort du cactus à côté des épines qui serviront à l’enflammer, au début de la nuit suivante. Tout est fini ; il s’assoit en croisant les jambes à l’endroit exact où il se trouvait la veille, l’avant-veille et les milliers de jours précédents. Ses paupières battent un instant, puis son regard se pose à nouveau sur le désert qui se prépare à l’incendie du jour. Depuis que l’Homme vit là, rien n’est jamais venu troubler ce déroulement des choses.

 

Jusqu’à cette aube où ses sourcils se froncèrent.

 

* * *

 

        Il vient de s’asseoir, les lèvres encore gonflées de sommeil; son visage se plisse dans les minces volutes qui s’élèvent paresseusement des cendres de son foyer. Il rassemble sur sa nuque un chignon de longs cheveux ébouriffés, dans lequel il plante deux épines de cactus, et jette un premier coup d’œil sur le désert. Il voit immédiatement que quelque chose a changé dans la physionomie du décor. Sans même en savoir plus, dans l’immense étendue de ses jours similaires, ce changement lui fait l’effet d’un coup de hache.

Il se lève, sa tête inquiète tourne de tous côtés, il hume attentivement l’air, puis la terre.

Il ne comprend pas encore.

Il prend une poignée de sable qu’il porte à son nez et remarque alors que l’odeur du sol, habituellement discrète, monte ce matin de façon puissante, soulevée par un souffle imperceptible, que seul ce parfum trahit.

En se rendant auprès du cactus du jour, il observe encore que l’aurore parait plus obscure que d’ordinaire, comme si elle était filtrée très haut par un lointain voile de poussière. Les cactus sont plus noirs, leurs épines plus épaisses, leur chair plus grise.

Le regard de l’Homme est tout à coup attiré du côté des montagnes.

Une main en visière au-dessus des sourcils, il contemple le ciel et l’évènement incroyable face auquel le désert semble s’éteindre.

Là-bas, un groupe bouleversé de nuages sombres est parvenu à franchir la barrière rocheuse et avance à présent à grande vitesse dans sa direction, en se désagrégeant au fur et à mesure de sa progression. Ils sont bientôt au-dessus de lui ; toutes les voix minérales du désert appellent le miracle qui, quelques instants plus tard, se réalise : il pleut.

 

        La fine et fragile averse qui a perlé de ces résidus naufragés de nuées a duré si peu de temps, dispersée par un soleil jaillissant de l’horizon excédé et tout couronné de flammes ! Mais elle a bouleversé profondément le désert, et plus encore l’Homme debout parmi les rochers.

Le visage exceptionnel du désert offre un monde nouveau de lumières et de couleurs. La pluie a lavé les pierres qui en paraissent comme rajeunies et plus brutales, souligné les formes plates devenues légèrement luisantes, revigoré les cactus qui ont recueilli, à la pointe de leurs longues épines, une goutte d’eau dans laquelle le ciel se reflète à l’envers.

 

 

L’Homme marche lentement dos au soleil levant, découvre ces merveilles unes à unes en repoussant d’une main distraite quelques cheveux échappés du chignon. A un moment il s’arrête, ses yeux reviennent errer sur le décor de ses jours, les environs de la grotte, les rochers du quotidien, les cactus. Il se penche alors vers le sable, se redresse vivement et regarde avec surprise le sol tout autour de lui. De minuscules cailloux, éparpillés ça et là entre les rochers et débarrassés par la pluie de la poussière qui les rendait invisibles, brillent des mille feux de l’aurore. Ils sont plats, les plus longs font à peine la taille d’un ongle. Ils renvoient avec force la lumière du soleil qui semble rebondir sur chacun d’eux et se démultiplier sous le choc.

Non loin de l’entrée de la caverne, un rayon plus important attire les pas de l’Homme. Il trouve de nombreux cailloux alignés, poussés les uns contre les autres, qui forment comme un  losange. En approchant la main de cette surface emplie de lumière, il voit s’y dessiner avec stupeur le reflet du bout de ses doigts hésitants. Il fait un instant jouer les articulations de ses phalanges ; l’image se répète sur les cailloux.

 

 

Parti du reflet de ses doigts, il regarde maintenant le dos sa main, creusé, entaillé et chiffonné, aux veines saillantes sous l’épaisse couche de saleté qui s’est accumulée jusqu’à constituer une seconde peau. En se contorsionnant au-dessus du losange, il parvient à voir son bras maigre brûlé par le soleil, ses épaules osseuses, sa poitrine plate et un peu enfoncée sous les côtes, son autre bras où court une longue cicatrice, ses hanches saillantes, ses jambes fines nouées aux genoux, ses pieds durs et tordus comme des pierres. Tout cela lui est inconnu, comme si rien ne lui appartenait. Il se tourne un instant vers le soleil qui continue son ascension de la ligne d’horizon, désormais presque entièrement émergé de la terre et de moins en moins rouge, poussant devant lui et contre les restes de la nuit ses premières vagues de chaleur, gourmandes, envahissantes.

 

 

L’Homme semble hésiter, son geste se suspend dans l’air, et puis il lance à nouveau sa main vers les petits cailloux.

Il croit entendre le cercle de contemplation qui lui tenait lieu de vie dans le désert se briser, et entraîner avec lui tout l’édifice de certitudes et d’oubli qu’il avait patiemment construit à force de silence, de difficiles refoulements et de privations. Son souffle s’accélère, ses oreilles tintent ; pour la première fois depuis très longtemps, depuis cette arrivée ici qu’il avait reniée et oubliée, il semble avoir décidé d’agir.

 

 

Ses longs doigts dégagent délicatement les petits éclats lumineux de leur gangue de sable et les déposent un à un dans la paume de sa main gauche. Il se redresse sans les quitter des yeux et marche vers la caverne au fond de laquelle, sur une large pierre polie, il reconstitue le petit miroir losange ; puis il ressort, et va en extraire d’autres. Il les accumule peu à peu, sans même plus prendre le temps de les assembler à l’intérieur de la grotte ; immédiatement il repart, le dos cassé, les yeux au sol, en chercher d’autres encore, d’un pas qui se fait plus rapide. Il redécouvre obscurément en arpentant attentivement les environs de la caverne cette sensation étrange, révolue, jusqu’à ce jour abolie : il est pressé, il se dépêche.

 

 

Le soleil brille bientôt de toutes ses forces droit au-dessus de sa tête. Dans son antre de rocs, l’Homme s’est assis sur ses talons face à l’éparpillement des cailloux qu’il considère pensivement en se balançant d’avant en arrière. Ils forment sur la pierre plate un étrange puzzle, une énigme d’autant plus vertigineuse, qu’il se sait en mesure de la percer avant la fin du jour. Du bout des doigts, il déplace précautionneusement plusieurs cailloux, les poussent les uns contre les autres. Ils s’emboîtent parfaitement, et l’homme construit ainsi un premier alignement sur la partie supérieure de la pierre, celle qui se trouve le plus loin de lui. Sous cet alignement il joint une seconde frise, puis immédiatement une troisième, qui rejoint le losange déjà constitué le matin. Les petits cailloux plats, aux arêtes bien droites, s’assemblent peu à peu ; il lui est très vite possible de distinguer en travaillant le reflet complet de sa main. Il fait alors tomber d’un geste brusque un rideau de cheveux devant ses yeux, car il ne veut rien voir avant d’avoir terminé complètement sa tâche. Ses doigts continuent à courir dans ce champ de vision restreint.

 

 

Les cailloux en raclant le socle de pierre produisent de légers tintements cristallins ; ses oreilles habituées au silence du désert recueillent ces sons étrangement familiers. Dans le même temps, il poursuit en pensées une opération en tous points semblable à celle qu’accomplissent ses mains. Des images fixes remontent à la surface de sa mémoire, s’assemblent, s’accordent et tissent entre elles les liens encore ténus d’une ébauche de souvenir, appartenant à un tout cohérent qui, dans son immensité d’oubli, lui échappe encore. Plus les images renaissent, plus ses mouvements s’accélèrent sur la pierre, jusqu’à ce qu’enfin ses doigts ne rencontrent plus aucun caillou isolé de la surface plane, aux bords dentelés, que compose l’assemblage des autres.

                           

L’homme se fige, le menton sur la poitrine, le visage dissimulé sous une cascade de cheveux.

 

Sans relever la tête, il passe la paume aveugle d’une main sur son ouvrage.

Le désert assourdi de chaleur derrière lui attire son regard. Il observe longuement par-dessus son épaule cet univers d’immobilité brûlante. Ce qu’il s’apprête à faire dans l’ombre de la caverne lui semble être une trahison injuste de ce monde où il vit sereinement, et il en ressent une véritable honte.   

 

 

Il se penche à nouveau vers les fragments du miroir révélés par la pluie, chasse d’un revers de la main l’écran de ses cheveux et fait taire les émotions qui entravent ses mouvements.

 

 

Il se regarde.      

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